Cet étrange désir d’écrire du théâtre

 
Ciel3

 

Cet étrange désir d’écrire du théâtre :

Retenir quelque chose.

Peut-être que l’endroit de l’écriture est juste pour moi un endroit à l’envers. Un endroit pour être à rebours, à contre-courant. Et le courant, ce serait la profusion, le passage déferlant du temps, le sablier de la mémoire. Le courant ce serait l’atroce tendance de la vie à tirer tout vers le banal, puis vers l’oubli, tout, y compris la douleur, y compris la joie, y compris l’horreur, y compris la vie.

Instant après instant, rien ne me semble banal. Rien, dès qu’une attention est portée dessus, ne me semble devoir être négligé… C’est pourquoi la vie, ma vie, au quotidien, traverse des états de grande tension, nés de cette absolue contradiction entre le sens de la pente, qui est en moi comme en tous, et mon envie de retenir.

Retenir quelque chose…

D’abord le temps. Oui, en écrivant, je retiens du temps, je me retire à l’abri, dans une poche de temps, et là seulement écrire peut venir.  En retenant le temps, je re-éprouve mon ancrage. Je me ressens être vivante. Je retrouve un calme, qui permet d’exprimer tout.

Ça bouge. Ça remue. Nous vivons dans un mouvement perpétuel, dans une toupie, et le temps passe, et jamais un arrêt, jamais juste un arrêt. Cela me donne parfois le vertige. En retenant du temps, en le déclarant temps blanc, temps libre, temps d’écriture, je produis un sentiment de soulagement, une respiration. Je crois que j’ai absolument besoin de ces poches de calme et de solitude, durant lesquelles il me semble reprendre contact avec ma réalité. Je ne me sens jamais plus réelle et précise que dans ces moments de retenue.

Ecrire pour retenir. Retenir quelque chose…

Retenir des fragments de mémoire, des émotions, des pensées, des idées en vrac, et, à partir de ce grand fourre-tout, composer quelque chose. Inventer . Créer. C’est-à-dire retenir la disparition. Se retenir de disparaître.

Retenir pour écrire, aussi.

Retenir des mots, des rythmes, des phrases. Des tremblements de la parole. Retenir et réoffrir le langage, aux endroits où il peut le plus toucher, construire ou détruire.  Retenir la langue, comme on retient une bête féroce, tenter de l’apprivoiser. Retenir la langue, poser les mots, un à un, chacun précieux. Les retenir pour soi et pour les autres, afin de ne pas être emporté dans la déferlante.

Retenir quelque chose…

Peut-être aussi tenter de retenir l’attention.

Retenir l’attention sur ce qui me trouble, ou me révolte, retenir l’attention sur ce qui me touche ou me semble si beau. Retenir l’attention sur l’être humain, ses fragilités, ses stupidités, ses invraissemblables douceurs.

Et puis, pour finir par ce qui peut sembler le moins noble, peut-être aussi retenir l’attention sur soi. Qui sait ? Écrire pour retenir la bienveillance, l’amour dont on a besoin pour vivre. On, tous, en tous cas moi.

Ce qui est amusant, dans l’expression « retenir quelque chose », c’est qu’elle semble sous-entendre qu’on aurait autrefois tenu ce quelque chose…

Écrire pour retenir quelque chose, ce serait presque écrire contre la perte.