Du même ventre
Préambule
Du même ventre, est inspirée par des personnes qui ont existé. Néanmoins, après un travail historique scrupuleux, j’ai laissé l’écriture se déployer librement. Et les personnages de l’aînée, de la cadette et du jeune frère ont pris leur autonomie. Du même ventre n’est pas une pièce documentaire, même si certains faits évoqués se sont réellement produits, les situations et le détail de l’action sont imaginaires la plupart du temps. C’est une pièce sur la fratrie, les rapports d’affection et de haine qui s’y déploient, l’évolution au fil du temps de ce lien presque indissoluble. Et l’écriture, comme toujours, est tissée entre des choses extraites du réel et des choses inventées.
Résumé :
Ils étaient trois. Du même ventre. Un frère, deux sœurs. Grandis ensemble dans une maison pleine de
cris. Élevés par des parents en désaccord perpétuel. Ils étaient trois. Ils ont vécu les disputes, les tensions,
l’absence de douceur. Ils ont deviné les fêlures, les secrets, les douleurs, que leurs parents croyaient contenir. Ils ont été petits, ensemble, ils ont partagé de drôles de silences chargés de ces paroles qu’on aimerait tant dire ou tant entendre. Ils ont inventé des jeux, des stratégies, des farces, des révoltes, des révélations pour ne pas rester en enfance. Dans leur histoire, il y a l’irruption de deux vocations artistiques et des passions amoureuses interdites qui affrontent la norme morale et bien-pensante, il y a des enfants qui naissent et des enfants qui ne naissent pas, il y a l’argent qu’on gagne âprement, l’argent qu’on amasse et l’argent qui manque, il y a la foi et son absence. Ils étaient trois. Du même ventre. Un frère, deux sœurs. Ils s’appelaient Claudel. Camille, Louise et Paul.
3 personnages : 2 femmes et 1 homme
L’aînée
Le frère
La cadette
Première représentation : le 27 avril 2006 au Théâtre de l’Est parisien.
Le 27 avril 2006, au Théâtre de l’Est parisien 159, avenue Gambetta 75020 Paris dans une mise en scène de l’autrice.
Traduction en allemand GESCHWISTER de Silvia BERUTTI-RONELT
Lecture publique AU DEUTCHES THEATER BERLIN
Extrait
1re séquence : 1943 – Le frère à 75 ans – L’aînée à 79 ans
À l’asile.
L’aînée :Tu viens me chercherLe frère :NonL’aînée :Combien de non entend-on dans une vie
Depuis toujours moi je trébuche dans l’éboulis de vos nonLe frère :Ici tu es à l’abriL’aînée :J’ai faim
Je vis tout entière occupée par la faimLe frère :Tiens
Il lui donne un panier.
L’aînée :Mon petit pinsonLe frère :Comment te sens-tuL’aînée :Du beurre du beurreLe frère :La doctoresse dit que tu ne souffres pasL’aînée :Tu m’apportes du beurreLe frère :Il y a du cake aussiL’aînée :J’ai toujours faimLe frère :Le directeur m’a expliqué toutes les difficultés qu’ils ont pour la nourriture
Une époque sauvage
Tu as reçu mes colisL’aînée :Je mange tout durant les repas
Pas de gaspillage rien ne reste pas même une miette
Maman sera contente de moi quand elle viendraLe frère :Maman n’est plus
Depuis longtemps souviens-toi
Elle est partie dans l’autre mondeL’aînée :L’autre monde
Quel autre monde
L’autre monde est ici et maman n’y est pas n’y est jamais venueLe frère :Ne mange pas le beurre ainsiL’aînée :Mon petit pinson c’est si bon
Chaque fois que je te vois je crois qu’elle est enfin finie ma longue peine
Et tu repars
Toujours
Tu m’oubliesLe frère :Je suis venu plus d’une foisL’aînée :Les jours s’empilent sur les jours
J’en perds le compte je m’éparpille
Ici enfermée
Depuis longtemps si longtemps
On ne croit pas quand on est petit que la vie puisse ainsi s’étirerLe frère :L’aumônier dit que tu communies cela me donne de la joieL’aînée :Mon petit pinson
Toi autrefois si famélique efflanqué te voilà gros gras
Repu
(…)
14e séquence : Noël 1886. L’aînée à 22 ans – Louise à 20 ans – Le frère à 18 ans –
Dans l’appartement des parents, à Paris.
(…)
L’aînée :Es-tu contente d’être une femme LouiseLa cadette :Voilà bien une question
BizarreL’aînée :Es-tu contente d’être une femmeLa cadette :Je n’irai pas à la guerre
Je ne serai pas obligée de travailler dur pour nourrir ma famille
Je suis bien fiancéeL’aînée :Je voudrais que tu poses pour moiLa cadette :Je n’ai pas le temps je dois finir mon trousseauL’aînée :Tu étais fière pourtant de voir ton buste exposé au SalonLa cadette :NonL’aînée :Tu avais beaucoup d’admirateursLa cadette :C’est toi qu’ils admirent c’est de toi qu’ils parlent dans les journaux
Et puis je ne crois pas que mon fiancé me donne l’autorisationL’aînée :Tu l’aimes ce fiancéLa cadette :Tu as vraiment des questions cette nuitL’aînée :Il ne faut pas te marier si tu ne l’aimes pasLa cadette :Mais je l’aime bien sûr que oui pourquoi je ne l’aimerais pas puisque je vais l’épouserL’aînée :Moi je crois qu’il faudrait vivre ensemble bien se connaître avant de se marierLa cadette :Bien se connaître c’est-à-dire se laisser dépraverL’aînée :Tu parles comme mamanLa cadette :Je me fie à son expérienceL’aînée :Elle n’est pas heureuse
Le frère apparaît.
Le frère :Où as-tu rangé la BibleL’aînée :Tiens l’énergumèneLa cadette :Pour rendre maman heureuse nous pourrions fêter son anniversaire
Lui en faire la surprise
Un gâteau un cadeauL’aînée :Comme dans la famille de FerdinandLa cadette :OuiLe frère :La BibleLa cadette :Serais-tu d’accord toi pour fêter l’anniversaire de mamanL’aînée :Comme dans la famille de FerdinandLa cadette :Un gâteau un cadeauLe frère :Je viens d’entendre chanter des anges et vous vous jacassez
Où est la BibleL’aînée :Quelle Bible tu deviens fouLe frère :La Bible offerte par ton amie allemandeL’aînée :Sur l’étagère près de ma table
Le frère sort.
La cadette :Nous jacassons nous jacassonsL’aînée :Le pauvre il faut comprendre un besoin pressant de lire
La BibleLa cadette :Non mais quel crétin
Elles rient ensemble. Le frère revient avec la Bible.
L’aînée :Sœur voici notre frère qui revient avec la BibleLa cadette :Cessons de jacasser ma sœurLe frère :Pourquoi avons-nous un si grand besoin d’être aimé
Et qui peut le combler
Temps.
L’aînée :J’ai faim pas vous
FIN