Actes sud-papier
2003

Le bonheur du vent

Résumé :

Femme libre, vivant et travaillant sans complexe dans la sauvagerie de l’Ouest, Jane vient de mettre au monde une petite fille. Le père de la nouvelle-née est parti vivre d’autres aventures. Sans fortune, Jane se retrouve seule pour élever et nourrir sa fille. Un ami, cow-boy rude et tendre, essaie de l’aider. Il lui propose de confier le bébé à un couple de riches qui cherchent à adopter. Après avoir violemment refusé, Jane fera ce geste. Des années plus tard, Jane reverra sa fille devenue jeune femme, sans dévoiler la réalité de leur lien.

Structure et thématique :

Construite en trois actes, trois périodes, la pièce tournoie entre trois femmes, Jane, Helen et Irène. La mère, la mère adoptive et la fille. Et trois hommes mènent l’action avec elles. Deux sont des personnages de la pièce : Jim, le mari devenant père adoptif, et l’ami, trouble aventurier. Le troisième homme ne
sera jamais qu’absent. Il est l’amant, l’homme de la passion amoureuse de Jane, celui qui disparaît deux fois. Ça se passe au Far-West, dans une société masculine dominée par la force et étouffée par la religion. Et toute la pièce est nouée autour d’un acte : le passage d’un enfant de sa famille biologique vers une autre famille. S’agit-il d’un don, d’un abandon, d’une adoption, d’un vol ? La pièce ne prétend pas juger cet acte, mais donner à voir, à entendre, à deviner, tout ce qui se déchaîne dans les corps et dans les têtes de celles et ceux que cet acte met en mouvement. La fiction se passe dans une époque donnée, dans un pays précis, alors bien sûr il y a une petite odeur de crottin et de poudre. Mais ce n’est pas devant, ce n’est pas important, ce n’est pas ce qui bouleverse les personnages et nous les rend proches, universels. Ce qui est devant, ce qui motive et entraîne l’écriture de cette pièce, c’est la question du lien.

Avertissements aux lecteurs et aux interprètes :

Malgré une orthographe des prénoms majoritairement américaine, il me semble préférable de les prononcer à la française, afin d’éviter que ces prénoms ressortent, comme des sons étrangers dans le corps du texte. Cette orthographe particulière est la trace des êtres réels, dont l’histoire a inspiré l’écriture de cette pièce. Et, pour ne pas oublier l’époque à laquelle cette histoire se déroule, voici le calendrier des scènes :

Acte un – scène 1 : Mai 1874
Acte un – scènes 2, 3, 4, 5, 6 : Juillet 1874

Acte deux – scène 1 : Juillet 1876
Acte deux – scène 2 : Août 1876
Acte deux – scène 3 : Juillet 1877
Acte deux – scène 4 : Août 1877
Acte deux – scène 5 : Novembre 1877

Acte trois- scène 1 : Août 1888
Acte trois- scènes 1, 2, 3, 4 : Août 1888
Acte trois- scènes 5, 6 : Septembre 1888
Acte trois- scène 7 : Octobre 1888
Acte trois- scène 8 : Novembre 1895
Acte trois- scène 9 : Mai 1902

6 personnages : 4 femmes et 2 hommes

L’ami
Mary
Irène
Jane
Jim
Helen

À la création, la pièce a été jouée par 5 comédiens : 3 femmes et 2 hommes

Première représentation : le 7 mars 2003 au Théâtre de l’Est parisien

Première mise en scène

Le 7 mars 2003, au Théâtre de l’Est parisien 159, avenue Gambetta 75020 Paris dans une mise en scène de l’autrice.

Accéder à la fiche Mise en scène

Extrait

ACTE 1 scène 6
Dans un recoin de la gare, Jane portant sa petite.

JANE . Dors ma petite
Comme tu es belle endormie
Nous sommes à la gare
Je les vois
Ils marchent sur le quai
Ils s’approchent du train
Ils parlent doucement
Quelqu’un porte leurs bagages
Ils marchent sans se tourmenter d’exister
Je te le souhaite petite le bonheur des riches
Qui n’est pas l’argent mais la certitude
Helen porte un chapeau charmant
Son visage est fantastiquement blanc
Ses gestes délicats
Elle monte dans le train
Première classe
Tu seras bien au chaud
Dors
Dans ton sommeil toujours je viendrai murmurer des chansons
Psitt Jim Jim

Appelé, Jim s’approche.

JIM . Jane
JANE . J’attendais qu’elle monte dans le train
Votre femme
Dieu la bénisse
Ma petite est là
Elle dort
Prenez-la emportez-la
Vite
JIM . Je suis surpris
JANE . Cette nuit j’ai compris
Je ne pouvais pas tenir
Mon cœur affolé
Et elle
Encore paisible
J’arpentais la cabane cherchant dans ma tempête un peu de calme
Jamais je ne lui donnerai la chance de vivre en paix
Jamais je ne pourrai lui donner
Tout ça que j’ignore
Les belles manières
L’instruction
Et la tranquillité de l’âme
Prenez-la emportez-la
Dans son couffin endormie sans qu’elle me voit pleurer grincer des dents
JIM . Vous avez besoin d’argent Jane pour l’élever et je peux
JANE . Regardez comme elle est belle
Elle ressemble à son père
De l’argent
J’en ai mis sous le matelas de son couffin j’en enverrai de plus
Donnez-moi votre adresse
JIM . Jane il faut que nous soyons sérieux
Adultes
Si ma femme prend ce bébé dans ses bras
Elle ne pourra plus le lâcher
JANE . OK parlons entre hommes (Elle rit.)
JIM . Si vous avez besoin d’argent pour l’élever ici
JANE . Non
Il faut être sérieux Jim adulte
Je suis beaucoup trop fière pour accepter la charité
Je n’ai jamais pu me plier aux petits arrangements
Aux salamalecs
D’ailleurs je pourrais la nourrir ma petite
L’argent
Je sais comment le gagner
La nourrir l’habiller OK et puis
Quel exemple
Ici
Aucune beauté aucune gentillesse
Chacun ne compte que sur ses colts
J’ai préparé un biberon
Quand elle se réveillera vous l’embrasserez pour moi et
Vous le lui donnerez
JIM . Le train va bientôt partir
JANE . Oui
JIM . Il faudrait que j’appelle Helen
JANE . Non
Prenez-la
Donnez-lui de l’amour
Je suis sûre de vous Jim vous êtes un homme excellent
Votre femme vous saurez lui parler
J’ai la langue si lourde
JIM . Je crains que vous regrettiez cette décision
JANE . Jamais faites-vite
Qu’est-ce que je suis Jim
Une femme solitaire qui aime galoper et dormir sous les étoiles
Une femme solitaire qui ne peut supporter sur son cou le licol
Ni même la main d’un homme
Toute la nuit j’ai réfléchi
Je ne suis pas folle Jim je vous la confie
Ici
Il n’y a que des bêtes et des tueurs
Si je garde ma petite elle sera maltraitée
Toute son enfance montrée du doigt
Elle portera le poids d’être ma fille
Emmenez-la protégez-la
Et qu’elle fasse des études
Donnez-moi votre adresse
Que je puisse envoyez de l’argent pour
JIM . Jane
Si nous voulons qu’elle soit heureuse
Nous devons être clairs
JANE . Regardez comme elle dort
JIM . Il ne faudra pas chercher à la voir
Quand elle sera adulte je lui apprendrai la vérité
Mais toute son enfance
Si nous voulons qu’elle soit heureuse
JANE . Bien sûr motus
Elle vous dira papa maman
Prenez-la montez dans le train
Nous serions malins tiens
De nous retrouver là sur le quai avec le couffin
Pendant que votre épouse et vos bagages s’éloignent (Elle rit.)
JIM . Adieu
JANE . Promettez-moi d’envoyer de ses nouvelles
Une fois par an
En septembre
Quelques photos quelques phrases
Elle ne sera pas absente de mon cœur
Et votre adresse
JIM . Voici ma carte
Soyez sage Jane
Et heureuse

Jane chante une dernière fois.

JANE . Aï Aï Kaille Di
Dans la prairie
Aï Aï Kaille Di
Tu grandiras
Le vent emportera tous tes soucis
Aï Aï Kaille Di
Tu chanteras
JIM . C’est l’heure

Elle donne le couffin, il l’emporte, le train part.

JANE . Adieu

Fin de l’acte un.