Agnès
Résumé :
Est-ce qu’Agnès se souvient ? Est-ce qu’elle se souvient bien ? Est-ce qu’elle se souvient de tout ? Agnès dit : « J’aimais mon père. » Et, à son père, elle dit : « Je ne t’aime pas. » Quelle main sur sa bouche l’empêche de parler ? Quelles mains sur ses seins l’empêchent de respirer ? Agnès dit : « Je n’ai pas eu de père, mais un propriétaire. » L’amour est-il si fou ? Est-il si impossible ? Si près du sang ? Agnès dit : « Je me suis tué. » N’est-elle pas une gamine ? Ne doit-elle pas obéir ? Qui ose l’entendre ? Peut-elle échapper au silence ? Agnès dit : « Jamais je ne tomberai amoureuse. » Comment vivre depuis ça ?
Personnages : 7 femmes et 7 hommes
Madeleine (la mère)
Agnès adulte
Le père
L’homme au chapeau mou
Ludovic
Hélène
Le gynécologue
Le jeune employé du pressing
Le jeune étranger
La patronne du pressing
Agnès à 12 ans
Agnès jeune fille
Pierre
La grand-mère
À la création, la pièce a été jouée par onze interprètes : 7 femmes et 4 hommes
Sujet l’inceste :
En 1993, l’écriture d’Agnès avait été déclenchée par la lecture d’un témoignage d’une jeune femme victime d’inceste durant son enfance, suivie d’une représentation de L’école des femmes de Molière. J’avais été frappée par la proximité des situations et par la différence des éclairages. L’écriture de ma pièce dévoile cette friction avec la comédie de Molière, par le titre et prénom de celle qui est au centre de la pièce, Agnès. Un autre indice est le nom de Monsieur Delassouche, l’homme de la bonne société client du cabinet d’avocats où travaille Agnès adulte. Delassouche est accusé d’abus incestueux par sa fille, Agnès ne peut pas le défendre ; c’est ce blocage professionnel qui provoque l’aveu amoureux de Pierre, puis le récit d’Agnès sur son passé. Ma pièce, jouée dès 1994, aborde franchement la question du viol incestueux et la nécessité pour Agnès de se libérer de l’emprise. Un enjeu essentiel est la parole d’Agnès. Parole empêchée, parole prise, parole reconquise. La parole, au cœur de la liberté. À la fin, il y a une résolution positive pour le personnage d’Agnès. La structure de la pièce, éclatée entre trois époques et trois âges d’Agnès, permet d’explorer avec violence et douceur ce crime du père sur sa fille. C.A.
Allemand : Klaus GRONAU Ed Verlag der Autoren, 1999
Anglais : Nigel GEARING, 1997 pour le Royal Court Theater Publication: NEW FRENCH PLAYS – FRONTLINE DRAMA 6
Anglais : Stephanie ZYGMUNT, 1994
Espagnol (Mexique) : Boris SCHOEMANN, Ed. El Milagro, 2003
Espagnol (Argentine) Pablo REY
Espagnol (Chili) Milena GRASS, 1998
Italien par Francesca MAZZUCATO, 1998
Polonais par Barbara GRZEGORZEWSKA, 1996
1994 – Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis (93) et tournée dans une mise en scène de l’autrice.
2014 – Théâtre des Quartiers d’Ivry et tournée
1997 : mise en espace au Royal Court à Londres, Royaume-Uni, dans la traduction de Nigel GEARING
1998 : mise en scène d’Adel HAKIM au Teatro Universidad Catolica, Santiago, Chili, traduction de Milena GRASS
1997 à 2001 : mise en scène de Anna AUGUSTYNOWICZ au TEATR WILAMA HORZYCYen Pologne, traduction de Barbara GRZEGORZEWSKA
1998 : mise en scène de Krzysztof GORDON au TEATR IM.OSTERWY, en Pologne, traduction de Barbara GRZEGORZEWSKA.
Extrait
1er extrait de texte Agnès Acte I scène 7
Agnès adulte et Agnès jeune fille entourent Agnès à 12 ans.
AGNÈS ADULTE.
elle se taitAGNÈS JEUNE FILLE.
t’es debout
bousillée
muette
toutes les phrases déchirées dans ta gorge
et sous ta peau
dans chaque cellule
t’as la maladie de la honteAGNÈS ADULTE.
elle se taitAGNÈS JEUNE FILLE.
tu ne te sauves pas de cette crasse
que tu sens
toujours tu crois voir sur le carrelage jaune de la salle d’eau
ton sangAGNÈS ADULTE.
elle se taitAGNÈS JEUNE FILLE.
t’es trahie si profond
t’as si mal
t’as si peur
t’espères que la mortAGNÈS ADULTE.
elle se taitAGNÈS JEUNE FILLE.
tu peux pas changer ta mémoire
tu peux pas changer ton corps
tout de suite tu sais que tu ne pourras jamais
tout de suite t’es mauditeAGNÈS ADULTE.
livrée à la suffisance du père
elle
la petite
elle se tait
2° extrait de texte Agnès Acte II scènes 4 et 5 :
4 – 1992. Agnès adulte et Pierre. Agnès marche à grands pas, comme si elle cherchait l’endroit de sa respiration.
- PIERRE. Tu ne cessais pas d’appeler au secours, et personne. Personne !
- AGNÈS ADULTE. J’obéissais. J’étais devenue une fille mécanique, une obéisseuse. Pourquoi dis-tu que j’appelais au secours ?
- PIERRE. Parce que c’est vrai. Ne ressentais-tu pas une colère effrayante ? Contre tous ? Contre ta mère ?
- AGNÈS ADULTE. Non ! D’ailleurs, je ne ressentais rien. D’ailleurs, je ne me souviens pas de ce que je ressentais. Je vivais dans l’opaque. Comme ma mère, d’ailleurs. D’ailleurs, elle n’y pouvait rien. Mon père, seul. Lorsqu’enfin j’ai pu éprouver de la colère, je l’ai toute mise sur mon père. Mon père, seul. Ne me dis pas que c’est injuste, car je m’étais juré de ne pas pardonner. Pourquoi pardonner ? Lui n’a jamais reconnu le mal, qu’il m’avait infligé. Jamais ! Peu m’importe son histoire, son passé, ses souffrances. Qu’il s’en démerde ! Je sauve ma peau ! Essaie de comprendre.
- PIERRE. Pourquoi as-tu coupé toute relation avec ta mère?
- AGNÈS ADULTE. Elle vivait sous son influence. Elle avait toujours des larmes dans les yeux. (Elle rit) Elle était perdue… Le samedi soir, lorsque je revenais de la boutique, ivre, parce qu’il m’avait fait boire, elle soupirait : “Ma pauvre chatte, comme tu as l’air lasse! ”.
5 – 1973. Madeleine, faisant du ménage. Entrent Agnès jeune fille et le père. Il porte un bouquet et une bouteille de mousseux.
- MADELEINE, à Agnès. Ma pauvre chatte, comme tu as l’air lasse.
- LE PÈRE. Après le dîner, elle ira mieux. Mets cette bouteille au frais, et prépare-nous du bon.
Entre la grand-mère. Le père lui tend le bouquet.
- LE PÈRE. Bonne fête, maman.
- LA GRAND-MÈRE. Mon chéri ! jamais tu ne m’oublies.
Madeleine et la grand-mère sortent, affairées. Le père a un geste vers Agnès, qui l’esquive ; il l’a saisie au bras. Ils s’affrontent, les yeux dans les yeux, sans un mot.
- LE PÈRE. Tu fais la gueule ?
- AGNÈS JEUNE FILLE. J’ai plus mes règles.
- LE PÈRE. T’en es sûre ?
- AGNÈS JEUNE FILLE. Évidemment, j’en suis sûre.
- LE PÈRE. Ne me parle pas sur ce ton. Tu as combien de retard ?
- AGNÈS JEUNE FILLE. Trois.
- LE PÈRE. Trois jours ? Trois semaines ?
- AGNÈS JEUNE FILLE. Trois mois.
- LE PÈRE. Trois mois !… Bon Dieu ! trois mois ? Tu dois te tromper, c’est pas possible… J’ai toujours fait bien attention…
- AGNÈS JEUNE FILLE. Si je suis enceinte, je me tue.
LE PÈRE. T’inquiète pas, ma puce, y a des toubibs pour ça. T’inquiète pas, t’inquiète pas.
Entrent Madeleine, Françoise à 12 ans et la grand-mère. Le père se dirige vers la sortie.
- MADELEINE. Où vas-tu ?
- LE PÈRE. Ne suis-je pas libre ?
Le père sort.
(…)