Actes sud-papier
2006

Du même ventre

Préambule

Du même ventre, est inspirée par des personnes qui ont existé. Néanmoins, après un travail historique scrupuleux, j’ai laissé l’écriture se déployer librement. Et les personnages de l’aînée, de la cadette et du jeune frère ont pris leur autonomie. Du même ventre n’est pas une pièce documentaire, même si certains faits évoqués se sont réellement produits, les situations et le détail de l’action sont imaginaires la plupart du temps. C’est une pièce sur la fratrie, les rapports d’affection et de haine qui s’y déploient, l’évolution au fil du temps de ce lien presque indissoluble. Et l’écriture, comme toujours, est tissée entre des choses extraites du réel et des choses inventées.

Résumé :

Ils étaient trois. Du même ventre. Un frère, deux sœurs. Grandis ensemble dans une maison pleine de
cris. Élevés par des parents en désaccord perpétuel. Ils étaient trois. Ils ont vécu les disputes, les tensions,
l’absence de douceur. Ils ont deviné les fêlures, les secrets, les douleurs, que leurs parents croyaient contenir. Ils ont été petits, ensemble, ils ont partagé de drôles de silences chargés de ces paroles qu’on aimerait tant dire ou tant entendre. Ils ont inventé des jeux, des stratégies, des farces, des révoltes, des révélations pour ne pas rester en enfance. Dans leur histoire, il y a l’irruption de deux vocations artistiques et des passions amoureuses interdites qui affrontent la norme morale et bien-pensante, il y a des enfants qui naissent et des enfants qui ne naissent pas, il y a l’argent qu’on gagne âprement, l’argent qu’on amasse et l’argent qui manque, il y a la foi et son absence. Ils étaient trois. Du même ventre. Un frère, deux sœurs. Ils s’appelaient Claudel. Camille, Louise et Paul.

3 personnages : 2 femmes et 1 homme

L’aînée
Le frère
La cadette

Première représentation : le 27 avril 2006 au Théâtre de l’Est parisien.

Première mise en scène

Le 27 avril 2006, au Théâtre de l’Est parisien 159, avenue Gambetta 75020 Paris dans une mise en scène de l’autrice.

Accéder à la fiche Mise en scène

Traductions

Traduction en allemand GESCHWISTER de Silvia BERUTTI-RONELT

Lecture publique AU DEUTCHES THEATER BERLIN

Extrait

1re séquence : 1943Le frère à 75 ans – L’aînée à 79 ans
À l’asile.

  • L’aînée : Tu viens me chercher
  • Le frère : Non
  • L’aînée : Combien de non entend-on dans une vie
    Depuis toujours moi je trébuche dans l’éboulis de vos non
  • Le frère : Ici tu es à l’abri
  • L’aînée : J’ai faim
    Je vis tout entière occupée par la faim
  • Le frère : Tiens

Il lui donne un panier.

  • L’aînée : Mon petit pinson
  • Le frère : Comment te sens-tu
  • L’aînée : Du beurre du beurre
  • Le frère : La doctoresse dit que tu ne souffres pas
  • L’aînée : Tu m’apportes du beurre
  • Le frère : Il y a du cake aussi
  • L’aînée : J’ai toujours faim
  • Le frère : Le directeur m’a expliqué toutes les difficultés qu’ils ont pour la nourriture
    Une époque sauvage
    Tu as reçu mes colis
  • L’aînée : Je mange tout durant les repas
    Pas de gaspillage rien ne reste pas même une miette
    Maman sera contente de moi quand elle viendra
  • Le frère : Maman n’est plus
    Depuis longtemps souviens-toi
    Elle est partie dans l’autre monde
  • L’aînée : L’autre monde
    Quel autre monde
    L’autre monde est ici et maman n’y est pas n’y est jamais venue
  • Le frère : Ne mange pas le beurre ainsi
  • L’aînée : Mon petit pinson c’est si bon
    Chaque fois que je te vois je crois qu’elle est enfin finie ma longue peine
    Et tu repars
    Toujours
    Tu m’oublies
  • Le frère : Je suis venu plus d’une fois
  • L’aînée : Les jours s’empilent sur les jours
    J’en perds le compte je m’éparpille
    Ici enfermée
    Depuis longtemps si longtemps
    On ne croit pas quand on est petit que la vie puisse ainsi s’étirer
  • Le frère : L’aumônier dit que tu communies cela me donne de la joie
  • L’aînée : Mon petit pinson
    Toi autrefois si famélique efflanqué te voilà gros gras
    Repu

(…)

14e séquence : Noël 1886. L’aînée à 22 ans – Louise à 20 ans – Le frère à 18 ans –
Dans l’appartement des parents, à Paris.

(…)

  • L’aînée : Es-tu contente d’être une femme Louise
  • La cadette : Voilà bien une question
    Bizarre
  • L’aînée : Es-tu contente d’être une femme
  • La cadette : Je n’irai pas à la guerre
    Je ne serai pas obligée de travailler dur pour nourrir ma famille
    Je suis bien fiancée
  • L’aînée : Je voudrais que tu poses pour moi
  • La cadette : Je n’ai pas le temps je dois finir mon trousseau
  • L’aînée : Tu étais fière pourtant de voir ton buste exposé au Salon
  • La cadette : Non
  • L’aînée : Tu avais beaucoup d’admirateurs
  • La cadette : C’est toi qu’ils admirent c’est de toi qu’ils parlent dans les journaux
    Et puis je ne crois pas que mon fiancé me donne l’autorisation
  • L’aînée : Tu l’aimes ce fiancé
  • La cadette : Tu as vraiment des questions cette nuit
  • L’aînée : Il ne faut pas te marier si tu ne l’aimes pas
  • La cadette : Mais je l’aime bien sûr que oui pourquoi je ne l’aimerais pas puisque je vais l’épouser
  • L’aînée : Moi je crois qu’il faudrait vivre ensemble bien se connaître avant de se marier
  • La cadette : Bien se connaître c’est-à-dire se laisser dépraver
  • L’aînée : Tu parles comme maman
  • La cadette : Je me fie à son expérience
  • L’aînée : Elle n’est pas heureuse

Le frère apparaît.

  • Le frère : Où as-tu rangé la Bible
  • L’aînée : Tiens l’énergumène
  • La cadette : Pour rendre maman heureuse nous pourrions fêter son anniversaire
    Lui en faire la surprise
    Un gâteau un cadeau
  • L’aînée : Comme dans la famille de Ferdinand
  • La cadette : Oui
  • Le frère : La Bible
  • La cadette : Serais-tu d’accord toi pour fêter l’anniversaire de maman
  • L’aînée : Comme dans la famille de Ferdinand
  • La cadette : Un gâteau un cadeau
  • Le frère : Je viens d’entendre chanter des anges et vous vous jacassez
    Où est la Bible
  • L’aînée : Quelle Bible tu deviens fou
  • Le frère : La Bible offerte par ton amie allemande
  • L’aînée : Sur l’étagère près de ma table

Le frère sort.

  • La cadette : Nous jacassons nous jacassons
  • L’aînée : Le pauvre il faut comprendre un besoin pressant de lire
    La Bible
  • La cadette : Non mais quel crétin

Elles rient ensemble. Le frère revient avec la Bible.

  • L’aînée : Sœur voici notre frère qui revient avec la Bible
  • La cadette : Cessons de jacasser ma sœur
  • Le frère : Pourquoi avons-nous un si grand besoin d’être aimé
    Et qui peut le combler

Temps.

  • L’aînée : J’ai faim pas vous

FIN