Actes sud-papier
1987

Une année sans été

Texte réédité en 1999

Résumé :

Vingt ans ! quand le rêve se frotte au réel, quand l’amour entraîne vers l’inconnu, quand le monde s’ouvre immense et étriqué. Je voudrais raconter surtout la recherche éperdue de l’autre et de soi-même, comment on se perd et comment on se trouve.

5 personnages : 3 femmes et 2 hommes

Gérard, dix neuf ans
Louisette, dix huit ans
Anna, entre vingt et vingt-cinq ans
Mlle Point, entre vingt et vingt-cinq ans
Dupré, une vingtaine d’années

Traductions

Allemand : Ein Jahr ohne sommer / Traduction de Corinna Frey, Stefani Hunzinger Buhnenverlag, 1988

Anglais : A year without summer / (Australie) Traduction de Nash Traill, 1992, création en Australie, le 20/10/99.
A year without summer /( Royaume-Uni ) Traduction de Stephanie Zygmunt, 1994

Néerlandais : Traduction de Marijke Van den Heuvel, 1992.
Mise en scène M. Decaluwe, Théâtre Arca, Gand, belgique, 1993.

Italien : représentante – Paola d’Arroyo.

Première mise en scène

Première représentation le 20 mars 1987, au Théâtre de la Bastille, Paris 11°, dans une Mise en scène de l’autrice avec Helène Alexandridis, Éric Doye, Isabelle Larue, Fabienne Lucchetti, Aladin Reibel.

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Mise en scène de Joël Pommerat

Détails du spectacle

LE DUR PASSAGE AU MONDE ADULTE

A l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Joël Pommerat crée « Une année sans été », de Catherine Anne, mettant en scène de jeunes comédiens.

LE MONDE | 17.04.2014 à 10h00 |Par Brigitte Salino

 

Joël Pommerat est de retour à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, où il a triomphé l’automne dernier avec la reprise d’Au Monde et des Marchands, deux spectacles emblématiques de sa compagnie. Ce printemps, avec la création d’Une année sans été, de Catherine Anne, il ouvre une nouvelle voie dans son parcours. Pour la première fois, il met en scène de jeunes comédiens dans une pièce qu’il n’a pas écrite. Et c’est très beau, comme peut l’être une histoire émouvante quand elle est bien racontée.

>> Lire aussi Trois questions à Joël Pommerat (dans M, le magazine du Monde)

Cette histoire est celle de trois jeunes gens, deux filles et un garçon, qui vont traverser ensemble un automne, un hiver et un printemps. Mais pas d’été, parce que cette année-là il n’y en aura pas pour eux. La guerre, qui s’annonçait en sourdine, éclate et les sépare. C’est la grande, celle de 1914. Pour les trois jeunes gens, sa déclaration marquera à jamais la fin de leur jeunesse.

Ce n’est pas pour cette raison que la pièce est jouée cette année, mais, évidemment, la résonance du souvenir se fait entendre. Guerre des armes, guerre des âmes : dans Une année sans été, les deux se rejoignent à la fin, comme s’il fallait une explosion extérieure pour que se libère une tension intérieure. Quand elle a créé sa pièce, en 1987, au Théâtre de la Bastille, Catherine Anne était toute jeune. Elle sortait du Conservatoire, elle aimait passionnément Rainer Maria Rilke, et elle a puisé dans son oeuvre la matière d’une histoire qui ressemblait à ce qu’elle et ses amis vivaient : le passage au monde adulte, avec ses joies et ses douleurs, ses angoisses et ses désirs.

Gérard, le jeune homme d’Une année sans été, veut être écrivain. Pour le devenir, il sait qu’il doit quitter sa ville de province, et braver son père, qui ne peut pas comprendre. Il s’en ouvre à Anna, qui travaille dans le bureau de l’entreprise paternelle. Anna est allemande, plus âgée que Gérard. Elle a déjà fait le chemin de partir de Göttingen, elle parle en faisant de jolies fautes de français, et elle voyage, pour se trouver et écrire, peut-être. En elle, on pourrait facilement voir Lou Andreas-Salomé, et en Gérard, Rainer Maria Rilke. Mais Catherine Anne s’en distancie : même si de nombreuses phrases rappellent Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, les Lettres à un jeune poète, ou le journal de Lou Andreas-Salomé, Une année sans été ne les copie pas, elle s’en inspire.

Anna et Gérard se retrouveront, à Paris, où Gérard a pris pension dans l’appartement d’une femme qui vit seule avec sa fille, Louisette. Il y aura entre eux des amours compliquées, plus ou moins avouées. Il y aura aussi des départs et des voyages, puis un jour Gérard reviendra en sachant que, oui, il est écrivain. Alors, il pourra dire à Anna et Louisette : « Nous sommes au commencement. » Mais c’est la fin. La guerre mène Gérard au front, Anna repart en Allemagne, Louisette est à Paris… Ainsi s’achève Une année sans été : comme une lame.

UN DISPOSITIF TRÈS SIMPLE

Dans cette pièce, il y a deux autres personnages, qui peuvent paraître en retrait du trio, mais ne le sont pas : Mademoiselle Point, qui travaille dans le bureau du père de Gérard, et reste dans sa province. Auguste Dupré, un Parisien riche qui se perd dans les mondanités pour oublier que ce qu’il écrit est nul. Tous les deux nourrissent le récit de leur présence : ils représentent la tentation, lâche ou peureuse, de l’immobilité dont les autres veulent s’extirper. Dans sa mise en scène, Joël Pommerat leur donne autant d’importance qu’aux autres, en travaillant, à son habitude, l’aspect choral d’une communauté de personnes.

Tout se passe dans un dispositif très simple : une pièce noire, comme une chambre photographique d’où sortiraient des images en noir et blanc. Il n’y a pas d’autres couleurs, dans Une année sans été. Seuls ce noir du plateau et ce blanc de l’éclairage qui dessinent une fenêtre, un ciel au-dessus de Paris, le confinement d’une chambre, l’espace de la rue. Une telle maîtrise des lumières est fascinante, comme l’est, une fois de plus chez Joël Pommerat, l’utilisation du son. Les voix semblent vous parler à l’oreille, comme si elles n’avaient aucune distance à franchir, comme si vous étiez le seul confident de l’histoire.

Et puis, il y a les acteurs. Un seul, Rodolphe Martin, qui joue Dupré, a déjà travaillé avec Joël Pommerat : il incarnait le narrateur dans Le Petit Chaperon rouge. Les autres sortent de l’école, ils n’ont pas encore beaucoup joué, mais cela ne se sent pas, tant ils sont justes. C’en est même étonnant quand on entend parler Anna, jouée par Garance Rivoal. On la croit allemande, elle est française, et a travaillé son accent avec une répétitrice. Carole Labouze (Mademoiselle Point), Laure Lefort (Louisette), et Franck Laisné (Gérard) se partagent les autres rôles. Chacun porte une part d’enfance, comme on serre un mouchoir dans sa poche, quand on ne veut pas pleurer. Tous nous mènent au coeur du sujet : dans la solitude d’êtres qui se cherchent.

Brigitte Salino.

 

Extrait

Paris. Gérard Anna Louisette.

  • GÉRARD. Je voulais savoir. Comprendre. J’ai beaucoup marché, beaucoup regardé, beaucoup remué les pensées dans ma tête. Peu à peu mon travail devenait joie, nécessité.
    Ecrire.
    Au fond tout est simple. Il suffit d’être assez mûr pour parler du simple.
  • LOUISETTE. Nous sommes réunis.
  • GÉRARD. Oui.
  • ANNA. Oui.
  • LOUISETTE. Oui.
  • GÉRARD. Comment va Louisette ?
  • LOUISETTE. Elle ne prie plus à voix haute.
  • GÉRARD. Un jour j’ai pensé à toi. A Tolède. C’était extraordinaire. Je marchais, brusquement je me suis immobilisé, debout dans l’air chaud, j’ai prié, prié jusqu’à plus soif, libre, sans me demander s’Il existe. Peu importe s’Il existe.
    Anna ! nous sommes réunis…
    A quoi penses-tu ?
  • ANNA. A Dieu… La plus grande consolation vient de l’humain je crois. Nous n’avons rien à faire de la consolation d’un Dieu.
  • LOUISETTE. Pourquoi ?
  • ANNA. Hier midi il y avait du soleil pour dorer toute un royaume, mais ça ne suffit pas et j’étais triste.
  • GÉRARD. Anna je parle… Raconte-moi ton voyage.
  • ANNA. Angleterre. Ecosse. Danemark. Suède et Allemagne chez la famille. La famille… qu’est-ce que je voulais au juste ?
    Là-bas j’ai vu mon père. Chaque rencontre est comme une rechute. Chaque fois que je revois cet homme égaré, irréel, sans le densité, j’ai le sentiment, la certitude que toute enfant déjà je cherchais à le fuir…
    Voilà. Après deux années en partance, j’ai peur n’être pas assez loin de lui encore. Dire que je suis malgré toute son enfant !
  • GÉRARD. Tu n’écris plus ?
  • ANNA. Ce n’est pas ma route je pense.
  • GÉRARD. Que vas-tu faire ?
  • ANNA. C’est la question. Pas de travail, pas d’idée, pas d’étude, pas d’argent… je dois me marier, non ?
  • GÉRARD. Tu plaisantes !?
  • LOUISETTE. Je crois qu’elle plaisante.
  • GÉRARD. Anna ! tu mérites le bonheur, sois patiente.
  • ANNA. La vie n’est pas patiente. Vous avez faim ?
  • LOUISETTE. Oui.
  • GÉRARD. Et toi ?
  • ANNA. Petit peu. Surtout j’ai envie de marcher marcher marcher. Paris est imprégné de printemps. Quelle folie !

Inexplicablement les larmes envahissent les yeux d’Anna.

  • LOUISETTE. Anna !
  • GÉRARD. Qu’as-tu ?
  • ANNA. Toujours, toujours, je sentis un poids qui me pèse sur moi. Je cherche quel poids il est. C’est comme si je n’avais pas effectué mon enfance.
  • GÉRARD. Anna !
  • LOUISETTE. Nous allons attendre l’été ici ensemble. Nous vivrons tous les trois. Voulez-vous ?
  • GÉRARD. Tous les trois nous sommes invincibles.
  • LOUISETTE. Anna !
  • ANNA. Il n’est rien. Pardon.
    Au début je vous voyais comme des enfants. Je ne croyais pas si vite moi aussi être un enfant devant vous.
  • GÉRARD. Nous sommes au commencement.
  • ANNA. Oui. Nous avons beaucoup du temps pour nous.
  • LOUISETTE. Allons nous promener. L’air est doux parfumé. Le printemps gronde. Madame Anna ! un petit sourire…
  • GÉRARD. Anna !
  • ANNA. Ne soyez pas inquiètes. C’est la joie je crois. Il va être magnifique de se reposer ensemble ici.
  • LOUISETTE. Je tiens une idée sublime !
  • GÉRARD. Ne la lâche pas !
  • ANNA. Oui…
  • LOUISETTE. Je n’ai jamais mangé dans un restaurant, je vous invite. Sortons. Nous déjeunerons au soleil. Sortons !
  • GÉRARD. Anna ! sèche tes yeux. J’ai écrit cela pour toi. Tiens !
  • ANNA. Merci.
  • LOUISETTE. Allons ! Anna viens.
  • ANNA. Je vous rejoins.
    (Elle lit le poème offert par Gérard.)
    « Jamais en mai je n’ai senti encore
    Le monde chanter aussi plein
    Le printemps effleure chaque heure
    Chaque heure vibre sous sa main. »