Actes sud-papier, Heyoka Jeunesse
1998, 2014

Le crocodile de Paris

Résumé :

Séraphine et Fatoumata ont une dizaine d’années, elles sont jumelles. Or, ce matin-
là, Fatoumata se réveille différente : sa peau n’est plus noire mais blanche. Et après ? Que se passe-t-il ? Avec les adultes ? Entre elles ? Comment ne pas être séparées ? Auprès d’oncle Johnny, leur oncle d’Amérique, auprès de monsieur Simplon leur instituteur-poète, auprès des animaux du zoo, elles cherchent une solution. Mais personne ne sait comment les aider. Alors, elles vont voir… le crocodile de Paris.

Personnages : 3 femmes, 3 hommes, 4 animaux

Séraphine
La gazelle
Monsieur Simplon
Le gardien
Le marabout
Johnny
L’éléphant
Le crocodile
Fatoumata
La girafe

À la création, la pièce a été jouée par 4 comédiens : 2 femmes et 2 hommes

Première représentation

Mise en scène de l’autrice : Première représentation au Théâtre des Jeunes Spectateurs de Montreuil le 25 avril 1998.

Accéder à la fiche Mise en scène

Traduction

Allemand, Das Krokodil von Paris traduction de Klaus GRONAU, 1999.

Extrait

Scène 9, dans le Zoo, la nuit. L’éléphant, Le marabout, Fatoumata et Séraphine.

  • (…)
    L’ÉLÉPHANT, attendri. Qu’est-ce que vous lui voulez au caméléon ?
  • FATOUMATA. Savoir comment il fait pour changer de couleur !
  • L’ÉLÉPHANT. Rien. Il ne fait rien ! Quand il sent du danger, quand il sent de l’amour, sa peau change de couleur. Lui, il ne décide rien. Personne ne décide de la couleur de sa peau, les enfants.
  • FATOUMATA. Même pas le caméléon ?
  • L’ÉLÉPHANT. Personne ! Allez vous coucher ! Vous n’avez pas sommeil ?
  • SÉRAPHINE. Le problème, c’est qu’on est sœurs jumelles.
  • L’ÉLÉPHANT. C’est pas un problème !
  • FATOUMATA. Regardez-nous !
  • L’ÉLÉPHANT. Je vous regarde, et je ne vois pas de problème !
  • SÉRAPHINE. On est jumelles et on n’est pas de la même couleur !
  • LE MARABOUT. Oui ça ouais ouais ouais.
  • L’ÉLÉPHANT. La couleur, qu’est-ce que c’est ? Trois fois rien. Ça n’empêche pas d’être presque pareil. Ça n’empêche pas d’être jumelles.
    (…)

Scène 13, dans la rue, le matin. Monsieur Simplon et Séraphine..

  • (…)
    MR SIMPLON. Séraphine ?
  • SÉRAPHINE. Oui.
  • MR SIMPLON. Tu devrais être à l’école, toi ! Et ta sœur ? Elle est toujours blanche ?
  • SÉRAPHINE. Elle a été avalée par le crocodile de Paris.
  • MR SIMPLON. Qu’est-ce que tu dis ?
  • SÉRAPHINE. Le crocodile de Paris l’a avalée ! D’ailleurs, c’est bien fait ! Vu comme elle m’a traitée !
  • MR SIMPLON. Calme-toi! Séraphine !
  • SÉRAPHINE. On s’est traité de toutes les couleurs, et elle, à la fin, elle a crié : « Sale noire ! »
  • MR SIMPLON. Diable ! Des insultes racistes ! Entre sœurs jumelles !
  • SÉRAPHINE. Ça m’a fait peur. Un coup de poing dans le cœur. Ça m’a fait mal. J’avais la colère au bout des mains ! J’avais envie de la taper, Fatoumata ! La taper de toutes mes forces, pour qu’elle devienne noire avec des bleus partout ! Et tant pis si je la tue ! Tant mieux !
  • MR SIMPLON. Bigre ! Qu’as-tu fait ?
  • SÉRAPHINE. Rien. Rien pu faire. Après ce qu’elle m’a dit… Ma sœur, ma propre sœur me dire ça…
  • MR SIMPLON. Une stupidité, oui !
  • SÉRAPHINE. On n’est plus de la même race, c’est pour ça.
  • MR SIMPLON. Évidemment que vous êtes de la même race, Séraphine ! la race humaine.
  • SÉRAPHINE. Vous le dites pour me faire plaisir.
  • MR SIMPLON. Je ne suis pas payé pour te faire plaisir, mais pour t’apprendre des choses. Écoute-moi bien ! En apparence, le soleil se lève et se couche tous les jours, d’accord?
  • SÉRAPHINE. Oui.
  • MR SIMPLON. Or, en vérité, il ne bouge pas, le soleil.
  • SÉRAPHINE. Oui ! Je sais !
  • MR SIMPLON. Très bien ! Écoute encore ! En apparence, il y a une grosse différence entre un blanc et un noir, d’accord ?
  • SÉRAPHINE. Oui.
  • MR SIMPLON. Or, en vérité, il peut y avoir beaucoup plus de différences entre deux personnes noires qu’entre une blanche et une noire.
  • SÉRAPHINE. Comment ça ?
  • MR SIMPLON. Ce qui définit chaque être humain, ce sont de toutes petites minuscules particules, qu’on appelle les gènes. Toi, Séraphine, tu as cent mille gènes, qui font que tu es toi Séraphine.
  • SÉRAPHINE. Et vous, Monsieur Simplon ?
  • MR SIMPLON. Pareil Séraphine.
  • SÉRAPHINE. Vous en avez cent mille?
  • MR SIMPLON. Ni plus ni moins que toi, Séraphine. Des gènes nous en avons pour tout: pour la forme de nos oreilles, pour la couleur de nos yeux, pour la solidité de nos os, pour notre croissance…
  • SÉRAPHINE. On a des petits gènes pareils, vous et moi, Monsieur Simplon ?
  • MR SIMPLON. Ah oui ! Oui, Séraphine. Très probablement. Parmi nos cent mille gènes, à toi et à moi, certains sont identiques, d’autres sont différents. Et c’est pourquoi, toi et moi, sans être la même personne, nous sommes de la même race.
  • SÉRAPHINE. Mais les blancs, les noirs…
  • MR SIMPLON. La différence de couleur de peau ? Une différence minuscule Séraphine. Une différence de six gènes. Six sur cent mille…
  • SÉRAPHINE. Pourquoi est-ce qu’on dit race noire, race blanche, race jaune ?
  • MR SIMPLON. Parce qu’on se trompe, Séraphine, on se trompe ! Comme quand on dit : »le soleil se lève, le soleil se couche…! » On se trompe. En vérité, chaque être humain est unique. Hormis !… Écoute-moi bien Séraphine! hormis les vrais jumeaux, issus du même œuf.
  • SÉRAPHINE. Fatoumata et moi, on est du même œuf.
  • MR SIMPLON. Donc vous êtes nées avec exactement les mêmes cent mille gènes.
  • SÉRAPHINE. Sauf qu’elle, elle a viré blanche !
  • MR SIMPLON. Certes ! Cependant Fatoumata reste la personne qui te ressemble le plus sur la Terre. Pense! Elle et toi, vous avez six gènes différents et quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-quatorze gènes identiques.
  • SÉRAPHINE. Ah ! monsieur Simplon…
  • MR SIMPLON, chantant dans la rue. Six gèn’s pour la couleur d’la peau
    C’est ridicule faut bien le dire
    Six gèn’s pour la couleur d’la peau
    Ça devrait tous nous faire sourireCent mille gènes pour te faire
    Imagine ce que ça donne
    Cent mille gènes pour te faire
    Tell’ que tu es belle personne

    Avec tes os ton nez ton cœur
    Avec ton foie et ton cerveau
    Avec tes cheveux et ta peau
    Et tes yeux qui voient les couleurs

    Six gèn’s pour la couleur d’la peau
    C’est ridicule faut bien le dire
    Six gèn’s pour la couleur d’la peau
    Ça devrait tous nous faire sourire

(Monsieur Simplon cesse soudain de chanter.)

  • MR SIMPLON. Bigre ! la sonnerie. Déjà ! Séraphine, je dois retourner en classe ! Et toi aussi ! Et ta sœur aussi ! En classe ! Va la chercher ta sœur, et ramène-la ! Qu’elle soit blanche, noire, verte, bleue, orange, violette… Va la chercher !
    (…)